Cie Résonnance : Danser au delà de la différence

Depuis près de trente ans, la Cie Résonnance à Angers prouve au grand public qu’en matière de danse contemporaine chacun peut avoir son mot à dire.

En faisant de la « différence » l’essence même de sa démarche artistique, la chorégraphe Marie-France Roy, nous offre une touchante leçon de vie.     

Gilles et Sophie, deux des huit danseurs du spectacle « Les maux mènent la danse » photographiés en pleine répétition, dimanche 2 octobre 2016 au foyer de vie « Pastel de Loire » à Bouchemaine (49). « C’est extrêmement touchant de vous voir danser, parce qu’on sent que vous y mettez tout votre cœur ! ». Impression livrée à chaud par une résidente du foyer venant d’assister au filage, en fin de journée.

Gilles et Sophie, deux des huit danseurs du spectacle « Les maux mènent la danse » photographiés en pleine répétition, dimanche 2 octobre 2016 au foyer de vie « Pastel de Loire » à Bouchemaine (49). « C’est extrêmement touchant de vous voir danser, parce qu’on sent que vous y mettez tout votre cœur ! ». Impression livrée à chaud par une résidente du foyer venant d’assister au filage, en fin de journée.

« Top, allez-y…et écoutez vous ! ». Au premier accord de piano, Camille s’élance, prend appuie sur l’accoudoir de Maud, accompagne le mouvement du fauteuil qui pivote sur lui-même et, sans quitter des yeux sa partenaire, tend l’autre bras vers le ciel. Grâce.

A l’autre bout de la salle, Sophie grimpe sur la plate forme arrière du fauteuil de Gilles, lui prend la main et s’accroupit doucement. Leurs visages se rapprochent. Sourires, complicité.

En ce dimanche d’automne, les danseurs réunis par Marie-France Roy affinent le spectacle qu’ils préparent depuis près d’un an : « Les maux mènent la danse ». Dans deux jours, ils le présenteront au Centre des Congrès d’Angers. Et dans moins d’une heure, le dernier filage de la journée se fera devant les résidents du foyer de vie « Pastel de Loire » accueillant cette ultime répétition.

Certes, Gilles et Maud sont limités dans leur gestuelle, mais ils sont là, bien présents, danseurs et acteurs à part entière. « Ce n’est pas la performance que nous visons,  mais que chacun puisse dire avec force ce qu’il ressent », revendique Marie-France Roy.

Depuis les débuts en 1988 de « Résonnance », compagnie de danse contemporaine, la chorégraphe s’évertue à mettre en scène tous ceux qui ont au cœur l’envie de s’exprimer. Quelles que soient leurs capacités physiques, quel que soit leur âge, ils ont leur place dans ses créations.

« La différence », loin d’être un obstacle, participe du lien entre les danseurs, le nourrit, le rend plus fort, plus riche, finit par les rapprocher jusqu’à ce qu’elle fasse partie du spectacle, comme elle fait partie de la vie !

 Parole dansées

 A ce titre, « Les maux mènent la danse » ont tout pour faire référence. A l’origine de ce spectacle, une commande, celle de l’association angevine « Vie à Domicile » spécialisée dans le maintien chez elles de personnes fragilisées. « L’idée consistait à chorégraphier le témoignage d’usagers sur le moment critique où ils doivent reconnaître leur perte d’autonomie et accepter la présence d’aidants à leur domicile, raconte la chorégraphe. Qu’on prenne soin de leur santé ou qu’on fasse leur ménage, on permet à ces usagers de conserver un bien qui leur est très précieux : rester vivre chez eux ».

Après quatre représentations d’une première version, Marie-France Roy a demandé à l’association l’autorisation de reprendre ce spectacle en renouvelant la troupe de danseurs, la musique, les tableaux, mais en gardant à ses côtés Valérie Souchard, comédienne professionnelle qui s’était chargée de collecter la parole des usagers et de la porter sur scène.

Valérie s‘avance, ouvre les guillemets : «  Quand je la vois dans sa robe à fleurs, elle me fait penser à moi, quand j’avais son âge. Je la regarde virevolter dans ma chambre avec le sourire, elle va vite et tout se transforme à son passage… ». Le verbe sort, calme et précis, emplit la salle, puis s’interrompt. La danse reprend.

Au fil des interventions de la comédienne se tissent les liens entre aidés et aidants,  répondant comme en écho à ceux qui unissent les danseurs dans leur diversité. Quelque chose de très fort !

D’autant que Gilles et Maud, danseurs en fauteuil, ont également fait le choix de vivre chez eux. Une vie inenvisageable sans assistance. Gilles était chauffeur routier. Victime d’un AVC, il y a dizaine d’années, il participe à son troisième spectacle avec la compagnie.  Maud, infirme moteur cérébral, en est, elle, à son cinquième ! Lourdement handicapée, la jeune femme, ayant toujours refusé de vivre en institution, a fini par se marier avec Stéphane, son aide-soignant.

Avec ou sans fauteuil

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Frédérique, Mélinda et Danièle, en scène et heureuses. Contrairement aux apparences, Frédérique n’est pas handicapée. Marie-France Roy, la chorégraphe, a tenu à intégrer ce fauteuil au spectacle, détournant ainsi la raison d’être de l’objet et relativisant la notion même de handicap.

« Voilà, tu changes de fauteuil et là, tu reviens vers elle ». Marie-France Roy règle les derniers détails, juste avant de passer au filage. « Il y a toujours de petites choses à revoir, mais je sais qu’après demain, ils seront prêts, je leur fais confiance ». La chorégraphe a pris l’habitude de s’entourer de danseurs qu’elle connaît. Ils ont déjà suivi des stages avec elle, à l’image de Danièle, 74 ans qui, elle aussi, a toute sa place dans la troupe ! (voir photo)

« Ça bouscule de travailler avec Marie-France », reconnait Adeline. Comme elle, les sept autres danseurs amateurs (avec ou sans fauteuil…) ont participé à des ateliers de recherche et de composition pour aller jusqu’à la création chorégraphique.  « Ce qui compte avant tout, c’est de s’appuyer sur les fondamentaux de la danse : espace, temps, rythme, regard, présence, toucher… puis de mettre la technique au service du travail de recherche », précise Marie-France Roy.

Et vogue le navire

Ça y est, les premiers résidents du foyer entrent dans la salle de répétition,  prennent place pour assister au filage. Tous les danseurs ont enfilé une petite veste en jean. Ils sont prêts. La chorégraphe adresse quelques mots au public, leur donne des clefs pour la visite. Dans quelques secondes, un homme et huit femmes vont entrer en scène, y évoluer, fermer les yeux, respirer, sourire, se laisser porter…

A la barre du « Résonnance », navire au long cours, Marie-France Roy poursuit l’odyssée entreprise depuis bientôt trente ans. A chaque escale, elle renouvelle l’équipage, mais à bord la règle reste la même. On s’engage d’abord artistiquement pour partager une aventure humaine. Que le vaisseau vogue sans encombre ou esquinte sa coque sur les récifs de l’existence, il tient le cap, confiant dans la solidarité du collectif embarqué.

Au cours de cette nouvelle traversée, Camille est devenue maman, Valérie a perdu la sienne… Vivre, s’adapter et faire de sa singularité, une force.

Avant que la musique ne démarre, Marie-France s’adresse à toute la salle et, dans un  souffle, lui glisse : « bon voyage ! »

Texte et photos : Pierre-Yves Jouyaux Pour Groupama

 

Cie Résonnance 7 rue des Tournebelles 49 000 Angers tél.02 41 47 13 72

Email res@resonnancedanse.com / www.resonnancedanse.com